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TROPHEE JULES VERNE

Orange entre 18 et 19 heures ce soir à Ouessant !

dimanche 5 mai 2002

"Le vent rentre, nous marchons à 19 noeuds. » Bruno Peyron précise son estimation de franchissement de la ligne d’arrivée entre 18 et 19 heures ce soir. A 10 noeuds de moyenne depuis le milieu de la nuit, Orange tente de s’extraire du centre dépressionnaire positionné à l’entrée de la Manche. Face au vent, Peyron et ses hommes naviguent dans un faible vent d’Est dont le renforcement et la rotation commencent à opérer. Avec de plus en plus de pression sur bâbord, le maxi-catamaran vient d’amorcer son accélération, à moins de 60 milles du point final de ce Trophée Jules Verne. De 10 à 20 noeuds de moyenne horaire, l’ETA (Estimated Time of Arrival) varie du simple au double, et c’est vers 18 heure 30 que Bruno envisage à présent de croiser sous le phare d’Ouessant.

Résumé du tour du monde en 64 jours du maxi-catamaran Orange.

64 jours pour effectuer à la seule force du vent le tour de la planète, Ouessant et retour, via les trois grands caps à laisser à gauche, Bonne Espérance, Leeuwin et le Horn. 64 jours et des brouettes pour avaler, dévaler et cavaler sur 28 000 milles d’océan, près de 52 000 kilomètres à 18,2noeuds de moyenne. Bruno Peyron et son maxi catamaran Orange s’emparent du Trophée Jules Verne, améliorant le record Record #sailingrecord d’Olivier de Kersauson de plus de 7 jours. Course contre la montre, aventure Aventure humaine, défi à l’océan, pari technologique... le Jules Verne est tout cela, amplifié et multiplié par treize. Treize comme le nombre de marins ayant choisi de limiter leur espace vital à deux tubes de carbone pour mieux embrasser tous les océans du monde... Synopsis :

Faux départ

Préparée et organisée dans la minutie depuis plusieurs mois, l’aventure Aventure des 13 hommes d’Orange prenait, en ce jeudi 14 février juste avant midi un départ de rêve : vent idéal en force et en direction, mer plate, lumière élyséenne... Orange déroulait progressivement et selon un tempo mûrement réfléchi sa longue foulée de coureur de fond. Première accélération, pour voir, sentir le bateau, se faire un peu plaisir aussi après la lourde tension du départ… et tout de suite la blessure, la déchirure qui stoppe net l’élan du catamaran ; la tête de mât vient de s’affaisser, rompue net. Désarroi, incrédulité... toutes les couleurs du doute traversent en accéléré les esprits de Peyron et de ses marins. Grand voile affalée, mât temporairement sécurisé, Orange fait route vers Vannes et son chantier « maternel ». Les solutions abondent. De cruciales décisions doivent être prises. Orange repartira. 6 mètres de mât seront intégralement reconstruits. A marche forcée, le chantier Multiplast s’engage à réparer le bateau. Sous les efforts conjugués des spécialistes de Gilles Ollier et des équipiers de Peyron, les délais les plus optimistes sont pulvérisés. Bruno Peyron annonce un nouveau départ pour le samedi 2 mars.

Orange repart, Géronimo abandonne

15 jours seulement après avoir frôlé l’abandon définitif, Orange est de nouveau sur la ligne de départ au large d’Ouessant. En ce samedi 2 mars, à 8 heures 36 minutes et 21 secondes, les juges officiels du World Speed Sailing Record Record #sailingrecord Council enregistrent le début de la nouvelle tentative de Bruno Peyron contre le Tour du Monde sans escale et en équipage. Au même instant, quelque part au large des côtes brésiliennes, le tenant du trophée, Olivier de Kersauson renonce. Seuls au monde, Bruno Peyron et ses 12 compagnons ont désormais en ligne de mire la date fatidique du dimanche 12 mai 23 heures 57 minutes, date au-delà de laquelle leurs efforts n’entreront pas dans l’histoire Histoire #histoire . D’ici là, les plus vastes solitudes de la planète les attendent, scandées par quelques noms mythiques, Bonne espérance, Leeuwin, le Horn, et les symboles intermédiaires, au premier rang desquels le passage de l’Equateur. Sir Peter Blake avait, en 1997 établi un premier temps référence en parcourant les quelque 3 400 milles qui séparent Ouessant de l’Equateur en 7 jours et 4 heures. Plein vent arrière, Orange tire de longs bords de portant. Le Géant dévore les milles superflus à grande vitesse Vitesse #speedsailing . Le temps de passage dans l’hémisphère sud semble un temps à sa portée. Mais le droit d’entrée en Atlantique Sud s’acquitte lors du passage obligé par un drôle de péage : le pot au noir. Peyron vient y buter. Les hommes se battent, de pétole en coups de vent sous les grains. Les masses d’air immobile tardent à relâcher le Géant Orange. Blake garde son record. Peyron sourit : « Chapeau Sir Peter. » Orange entre en Atlantique Sud le dimanche 10 mars à 6 heures 36, 7 jours et 22 heures après avoir quitté Ouessant. Peyron devance déjà Kersauson de 3 jours et 6 heures.

Histoire Histoire #histoire de trajectoires

Prochain objectif : Bonne Espérance. L’Atlantique Sud présente en ce début d’automne austral un drôle de visage. Les alizés de Sud Est exhalent un souffle bien asthmatique. Quant aux grands systèmes dépressionnaires des Océans du Sud, ils tardent à s’établir, incapables de bousculer les zones de hautes pressions massées sous l’Argentine. « Ca ne va pas être simple ! » résume Bruno, laconique. Fidèle à son habitude, l’anticyclone de sainte Hélène oscille d’Est en Ouest, prêt à prendre dans sa nasse tout marin aventureux en quête de record. Bruno Peyron et Gilles Chiorri, bravant l’étouffante moiteur de la cabine, épluchent fichiers météos et cartes de champ de vent. Hervé Jan, chef de quart en route pour son 7e tour du monde est un conseil précieux. Il faut contourner sainte Hélène en glissant loin dans l’Ouest sous les côtes brésiliennes. Orange inaugure un style de navigation peu orthodoxe appelé à devenir jour après jour sa marque de fabrique : la « longue route » ; Peyron fuit les allures trop près du vent. Un tour du monde se gagne dans la régularité. Le bateau doit être préservé, afin de pouvoir lâcher toute sa puissance chaque fois que les conditions optimum de navigation sont réunies, mer maniable et angle propice de vent. La route des quarantièmes passe ainsi loin de l’Afrique et un infernal jeu Jeu #jeu de cache-cache s’installe avec l’anticyclone. « A quoi tient un record ? » pense Peyron. « A une petite tige de métal de 30 cm de long » lui répond Philippe Péché qui, au détour de sa tournée habituelle de vérification du bateau a ramassé, miraculeusement posée en équilibre sur les filets, une des deux tiges de métal habituellement enfermée dans le boîtier de têtière de grand voile et qui assure le bon coulissement du chariot ! Tombé de toute la hauteur du mât, soit 40 mètres, ce petit morceau d’acier aurait dû sombrer corps et bien, laissant l’équipage dans l’ignorance d’une dégradation certaine de la têtière de grand voile et ce, à l’orée des quarantièmes rugissants ! Car le grand sud est là, à portée de gennaker... mais la mer, de plus en plus mauvaise, s’oppose à la marche du bateau. Orange ne peut descendre et doit traverser l’anticyclone à hauteur de l’archipel Tristan da Cunha. Le vent passe enfin au Sud Ouest et le géant orange double le cap de Bonne Espérance le jeudi 21 mars dans la nuit, après 18 jours, 18 heures et 40 minutes de course, établissant un nouveau temps intermédiaire sur la distance.

Indien maudit ...

Entré par un trou de souris dans l’Océan Indien à moins de 100 milles des côtes Sud Africaines et quelque 700 milles plus nord que la route empruntée par Kersauson en 1997, Orange cherche tout de suite à rejoindre les trains de dépression du grand Sud. Cap Sud-Sud Est. Mais l’Indien chahute l’aventureux catamaran orange. La remontée des fonds sur le plateau des Agulhas et les courants descendus de la côte orientale du continent africain s’ajoutent à la violence d’une dépression très creuse pour offrir aux hommes de Peyron une tempête estampillée « quarantième rugissant ». Les prises de ris se succèdent. Toute la gamme des combinaisons de voiles est descendue. Peyron, une nouvelle fois cherche le meilleur compromis entre vitesse Vitesse #speedsailing et préservation d’un bateau qui tape, enfourne, se câbre et oppose ses 20 tonnes à l’énormité des vagues. Les « arrêts buffet » se succèdent, quand Orange, lancé à plus de 30 nœuds, « plante » violemment dans la mer. Le bateau encaisse, les hommes paient, qui d’une lèvre ouverte, qui d’un bassin contusionné, qui d’une soupe bouillante renversée... Le 23 mars, Peyron doit se résoudre à faire le dos rond. Orange navigue à sec de toile une partie de la nuit, à près de 20 nœuds sous mât seul ! Mais le vent forcit encore. Les creux atteignent les 10 mètres et déferlent à une fréquence de plus en plus rapide sur le maxi-catamaran réduit à la taille d’une « coquille de noix ». A 1000 milles des Kerguelen, Orange est à la cape. Ainsi va la route vers l’Australie. Mer désordonnée et vent contraire, Peyron oublie un instant vitesses et records. Priorité à la préservation des hommes et du matériel. Les moyennes chutent. Qu’importe ! Il faut passer, composer avec les éléments, être en phase. Grises journées, ambiance morose. L’Océan décide et dicte aux marins le mot « patience ». Dimanche 31 mars, Orange franchit la longitude du cap Leeuwin, avec une journée et 7 heures d’avance sur le tableau de marche d’Olivier de Kersauson et un nouveau record intermédiaire en poche, 29 jours, 7 heures et 22 minutes entre Ouessant et le cap australien. Pourtant, l’Océan Indien a coûté cher, près de deux jours perdus entre Bonne Espérance et la pointe orientale de l’Australie. Iceberg country...

Oui ! L’océan a coûté cher, en temps, en sueur et en bosses. Son prélèvement obligatoire aurait aussi pu dépasser le crédit chance de Peyron ; très (trop) sollicité dans la brise au près au large des Kerguelen, deux cloisons intérieures de la poutre arrière du catamaran géant se sont délaminées ! Yves « Mister carbon » Le Blévec reprend la stratification et applique un renfort tout carbone. Travail d’orfèvre. L’équipage pluri-disciplinaire choisit par Bruno Peyron fait merveille. Orange a mangé son pain noir. Les albatros relaient les pétrels. Les lumières du Sud éclairent la route enfin assagie du géant marseillais. Les milles défilent à toute allure sur les répétiteurs du bord au bonheur des hommes de barre encagoulés. Orange, allégé après 35 jours de mer, retrouve son comportement de fin coursier. Il aime la longue houle et les quarts rivalisent à présent d’expertise à le faire dévaler les pentes liquides à pleine vitesse. A ce jeu Jeu #jeu , Orange est promptement entré dans les cinquantièmes. Le vent est stable et fort. Peyron et Chiorri placent sans coup férir le grand cata en bordure ventée des dépressions. C’est le moment d’attaquer, bateau au vent arrière et bien à plat sur la houle. Les vitesses instantanées débordent la marque des 30 nœuds. Le 9 avril, 627, 54 milles ont été parcourus à 26, 15 nœuds de moyenne ! Les températures chutent. On allume les radars et on pense : « Iceberg ». Tellement fort qu’il finit par apparaître, énorme, de la taille d’un cargo, et en ce mercredi 10 avril, c’est le barreur, Philippe Péché qui l’aperçoit en premier. Orange marche à 30 noeuds. Le radar n’a rien signalé. Il est éteint. Tout l’électronique vient de disjoncter ! Le même incident de nuit et... frayeur Samedi 13 avril, 12 heures 28 heures françaises. L’aube australe n’est pas encore levée pour Peyron et ses 12 compagnons. Il bruine, il fait froid. Orange marche toujours vite quand une ombre se devine sur la gauche. C’est lui, c’est le Horn. Au terme de 42 jours, 2 heures et 52 minutes de course, le maxi catamaran Orange émerge de l’Océan Pacifique qu’il a avalé en 12 jours, 19 heures et 30 minutes, record absolu depuis Leeuwin ! Kersauson est à plus de 4 jours.

L’Atlantique Sud, bis repetitas

Que de milles parcourus en Atlantique lors de la descente avec ce grand bord à l’Ouest ! Qu’ il serait bon de raccourcir pour une fois la route ! Las ! ce n’est pas le lot de Peyron et de ses hommes. Une énorme dépression se forme au large de Buenos Aires. La barrière tombe sur la route directe. A quinze milles dans l’Est des Falklands, Peyron sait que le passage du Horn n’est que symbolique. Orange est toujours dans les quarantièmes et c’est à l’énergie et à l’intelligence qu’il retrouvera l’hémisphère nord. Cap à l’Est ! On fuit le près et la mer casse-bateau. On parie aussi. Contre le déplacement de cette dépression, contre les ballonnements de l’anticyclone. 47 ème jour de course. L’archipel de Tristan da Cunha est de nouveau sur la route d’Orange. Les calmes de l’anticyclone aussi. Il faut pourtant traverser. A grand coups d’empannages, à la force du poignet ; 6, 7, 8 manœuvres lourdes par jour, envois et affalées de grand gennaker, envois puis affalées de spi... empannages, on choke, on borde, on relance... on navigue au baromètre. On cherche la pression. Le cap n’est pas bon ? tant pis, on privilégie la vitesse pour gagner degré après degré dans le Nord... une consolation cependant, gants néoprènes, cagoules et masques de ski sont remisés dans les fonds. Les marins s’épluchent, enlèvent couche polaire après couche polaire et aspirent à une première grande toilette depuis plusieurs semaines. Le baro s’envole, 1027 hpa. Peyron pousse sa logique à fond et navigue plus de 1000 milles à l’Est de la route de Kersauson. La mer est dure. La dépression est passée par là. Orange l’a évitée, de quelques heures seulement. Peyron peut rigoler. L’air rentre doucement par l’arrière, il est chaud et sent l’Afrique. C’est l’alizé, ticket gagnant pour l’équateur. Le XIII d’orange exulte. « Nous marchons à 24 nœuds sous gennaker et sur la route directe » lâche Bruno. "A journée égale, nos prédécesseurs de The Race et du Jules Verne louvoient à 9 noeuds au près sous les côtes du Brésil ! » Le mercredi 24 avril, Orange franchit de nouveau l’Equateur. Son incroyable virage à l’Est, en rallongeant sa route de 23% , a néanmoins porté le temps record entre Ouessant et l’Equateur via les trois grands caps à 53 jours, 4 heures et 49 minutes, soit 5 jours et 6 heures de mieux qu’Olivier de Kersauson.

Damoclès...

Peu de réjouissance à bord d’Orange pour célébrer le retour rapide en Atlantique Nord. Bien avant l’équateur, Ronan Le Goff, mécanicien du bord s’alarmait des grincements lugubres du mât sur sa boule. L’observation révèle que la pompe de graissage automatique ne fonctionne plus. Pis ! La boule en titane de 12 cm de diamètre sur laquelle repose les 1200 kg du mât est fissurée sur une demi circonférence. Si elle venait à céder, c’est tout l’espar et le gréement qui s’effondrent. Le Blévec s’active de nouveau. Il calfeutre la zone blessée sous un catafalque de carbone. Peyron et Chiorri privilégient plus que jamais la route de la sagesse, angle de vent favorable et mer clémente. Mais rien n’est vraiment simple dans ce tour du monde bien peu orthodoxe. L’alizé est orienté plein nord. « Non, vraiment, je n’aime pas le près » bougonne Peyron qui, peu soucieux d’affronter la mer de face, envoie son maxi catamaran vers les côtes américaines. Orange croise la route de Kersauson en 97. Traversera-t-il les Açores ? Non, les hautes pressions y jouent à domicile. Il faut une nouvelle fois contourner, résister à l’appel de l’europe, de la France, de la Bretagne et s’écarter toujours et encore de la route directe. Il en va non plus du record, mais de la sécurité des hommes et du bateau qu’un trop long bord de près pourrait achever… Voilà ! la pression revient sur tribord. Peut-être verra-t’on Florès, première terre depuis des semaines ? faux espoir, l’anticyclone marche dans l’ombre de Peyron qui relance à nouveau cap vers le Nouveau monde. Jeudi 2 mai 18 heures : "Pare à empanner ! ». Cette fois, c’est le bon bord. Nord Nord Est, route vers Ouessant, et pleine balle de préférence. Le ciel se zèbre des sillages stratosphériques des avions à réactions, la civilisation, sans doute. A l’horizon, quelques cargos. Soudain, majestueux et sorti de nulle part, un élégant voilier est en route de collision avec le grand catamaran. Un bref salut, une pensée aussi des marins d’Orange vers leurs frères figaristes en route vers Saint Barth et les équipages de la Volvo Race qui cinglent aussi vers la France. Le sillon GPS d’Orange doit bien les étonner ; car Peyron fonce et rajoute une nouvelle journée à plus de 540 milles à son actif... A suivre…

Denis van den Brink / agence Mer & Média



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